"Art corporel et traitements médicaux: Au-delà des légendes urbaines"

Un article paru dans la revue professionnelle québécoise "Perspectives infirmières" de septembre-octobre 2010 qui fait le point sur la prise en charge des patients piercés/tatoués pour un traitement médical. L'occasion de tordre le cou à certaines "légendes urbaines" mais d'affirmer aussi certains protocoles. 

Après avoir souligné que l'art corporel n'est pas l'apanage du punk ou du motard et que ce ne sont pas des pratiques récentes et passagères, bref historique à l'appui, l'article fait le point:

Nid infectieux: "L'emplacement d'un perçage ou d'un tatouage ne devient pas systématiquement un site infectieux. Les complications sont plutôt rares quand le travail est fait par un professionnel consciencieux". Le choix des bijoux, des encres et les soins après l'acte contribuent à éviter les problèmes. Les temps de cicatrisation sont plus ou moins longs. "Il peut s'avérer difficile de déterminer s'il y a infection (...). Des excrétions et une coloration rouge foncé ou rose peuvent apparaître autour du perçage. Ce sont là des symptômes normaux du processus de guérison". Pour déterminer s'il y a une infection, les infirmières doivent "vérifier si la peau est très chaude, si l'enflure s'étend sur quelques centimètres et s'il y a présence de pus (...). Les éruptions cutanées importantes ou une ouverture de la plaie plus large que le site du perçage peuvent aussi être des signes d'infection." Dans le cas où l'infection est avérée, les patients seront mis sous antibiotiques. 

Bijoux et bistouri: Aux États-Unis et au Canada, plusieurs directives précisent les mesures à prendre avec les patients ayant des piercings. En gros, il revient à l'infirmière de vérifier si le patient est porteur de bijoux, en observant mais aussi en posant des questions en raison de la possibilité de piercings plus intimes. Les piercings doivent être retirés avant d'entrer au bloc opératoire si possible sinon ils seront enlevés au bloc par les infirmières (pas forcément aptes et rassurées à cette idée donc le patient est vivement encouragé à les ôter lui-même dès que possible, même dans le cadre d'une prise en charge urgente!). Les raisons invoquées concernant la nécessité d'enlever les piercings avant une intervention, même ambulatoire, sont les risques de brûlures en cas de cautérisation, de blessures en cas d'intubation (piercings langue/bouche/ailes du nez) ou d'autres manipulations nécessaires lors de l'opération et, enfin, d'infection "car ces bijoux peuvent constituer des réservoirs d'organismes potentiellement pathogènes".Devant un refus, les infirmières doivent en informer le médecin et l'anesthésiste qui décideront de la conduite à adopter. Le refus et l'emplacement des bijoux sont signalés. Reste que si les infirmières sont confrontées au bloc à des piercings non retirés, les professionnels de la santé doivent évaluer la nécessité de l'ôter. Et là, entre pierceurs et corps médical, ça semble contradictoire: si le piercing n'est pas complètement guéri, le personnel médical doit l'enlever lors d'intervention chirurgicale (accroissement du risque de complication dû à la pression sur le système immunitaire) alors que les pierceurs préconisent de ne jamais enlever un bijou en cas d'infection, au risque d'entraîner un abcès. La question reste ici en suspend.

Rayons X et ornements: "Voilà un mythe bien répandu: les bijoux peuvent provoquer des brûlures s'ils ne sont pas retirés avant les examens de radiologies (radiographie ou IRM). Le risque est (en réalité) pour ainsi dire nul, même si le bijou est de qualité inférieure". Pourtant, le retrait des bijoux est fortement encouragé avant de tels examens par le corps médical, sauf s'ils sont situés loin de la zone de radiographie. Seule justification dans cet article: "parce que la prudence est de mise"... Par ailleurs, une étude américaine "estime que le radiologiste pourrait procéder à l'examen simplement en modifiant l'angle de la prise d'image -en déplaçant le patient ou l'appareil- plutôt que d'enlever le bijou". Une professionnelle la contredit en soulignant que cela pourrait donner lieu à une mauvaise interprétation ultérieure des résultats, mais dans la mesure où le risque est nul (en dehors de très rares bijoux à composante magnétique lors d'IRM), on peut se demander si ce débat a vraiment lieu d'être. 

Piercings génitaux: Ils ne présentent aucun obstacle à la majorité des interventions médicales. Même à l'accouchement: même si la plupart des professionnels en obstétrique encouragent leur retrait, il semble que certains autres aient accouché des femmes avec des génitaux sans rencontrer de complication. Les femmes les retirent de toute façon souvent d'elles-mêmes. Chez les messieurs, seul le Prince Albert qui passe à travers l'urètre présente bien évidemment un obstacle à l'utilisation parfois nécessaire d'un cathéter. 

Enfin, l'article préconise l'inclusion de ces mesures à l'égard des piercés/tatoués dans la formation des infirmières/techniciens en radiologie car l'art corporel "n'est pas une mode passagère". On peut alors espérer davantage de tolérance! De part et d'autre puisqu'à mon avis un piercé informé des véritables risques encourus sans sentir de préjugés à son égard sera tout à fait enclin à collaborer...